Le 27 mars 1854, sans réponse de la Russie à l'ultimatum qui lui a été adressé pour évacuer les principautés roumaines de Moldavie et de Valachie qu'elle occupe, Anglais et Français se joignant à l'Empire Ottoman, déclarent la guerre aux Russes. Après quelques mois de "drôle de guerre", durant lesquels il ne se passe pas grand chose, les Alliés décident de débarquer en Crimée et de s'attaquer à Sébastopol. Très vite, un premier affrontement a lieu au cours de la bataille de l'Alma où Les Russes sont mis en déroute mais l'inertie qui règne dans le commandement allié profite très vite à l'adversaire qui se regroupe à Sébastopol. Commence alors le siège de la ville au cours duquel les troupes alliées auront à affronter les armées russes à plusieurs reprises (Balaklava, Inkerman). Les conditions sanitaires sont désastreuses, scorbut et choléra font des ravages considérables. La guerre dévore les troupes par milliers et sans cesse il faut envoyer des renforts en hommes et en matériel pour tenir le siège.

   Au nombre des navires chargés d'acheminer ces renforts vers la Crimée, il y a la frégate Sémillante qui a fait mouvement de Lorient vers Toulon où elle embarque des centaines de soldats. Le navire commandé par le Capitaine de Frégate Gabriel Jugan, un officier de 47 ans, appareille le mercredi 14 Février 1855 à 11 heures du matin. Le temps déjà mauvais empire, la Méditerranée se déchaîne. Poussée par la tempête, la Sémillante est bientôt hors de vue des guetteurs du Cap Cépet. Equipage et passagers, ce sont environ 700 hommes qui ont pris place à son bord (on cite parfois le chiffre de 686). Nul ne les reverra plus vivants, tous vont être emportés par la Mort cachée dans les plis d'écume et les embruns d'une tempête peu commune.

   Les derniers instants du navire n'auront eu aucun témoin. Le dernier à l'apercevoir sera peut-être ce gardien du phare de la Testa à la pointe NO de la Sardaigne qui vers 11 heures du matin aperçoit une frégate semblant à sec de toile et dont il ne comprend pas bien la manoeuvre. Venant du Nord-ouest, le navire qui a l'air de ne plus gouverner, se dirige vers la plage de Reina Maggiore où il pense qu'il va s'échouer. Mais c'est alors que la frégate envoie sa trinquette et commence à venir sur bâbord, gagnant en direction des Bouches. Puis elle disparait de sa vue, effacée par les embruns.

   Une heure plus tard, alors que la Sémillante gagne dans le Nord-est pour se sortir des Bouches, elle se fracasse sur les récifs dans le SO des Lavezzi. Un berger qui réside sur l'un de ces îlots décrit le fracas comme semblable à un coup de tonnerre venu des profondeurs de la terre suivi aussitôt d'une immense clameur. C'est le cri épouvanté de 700 malheureux qui en un instant voient leur vie basculer. Le choc doit être terrible, inimaginable, les mâts s'abattent, la coque s'ouvre répandant dans la mer sa cargaison humaine. Certains sont broyés dans le navire tandis que d'autres, pantins désarticulés sont roulés dans les vagues, plaqués contre le rocher, roulés encore puis à nouveau battus sur la roche, jusqu'à ce que mort s'ensuive. L'appétit de la mer engloutissant toutes ces pauvres vies est effrayant...

 

 

  Ce n'est que le lendemain en fin d'après-midi à Bonifacio que l'on commence à supposer que l'ouragan de la veille aura causé au moins un naufrage. En effet, deux marins rapportent à l'Administrateur des Affaires Maritimes différents objets et éléments d'uniformes de marins et de soldats. Selon leurs dires un ou deux navires ont du se perdre sur les Lavezzi. Le 18 Février, un premier corps est découvert en mer, puis un autre, puis dix, puis cent, certains abandonnés par la vague dans les rochers, d'autres encore prisonniers des restes du gréement. Chaque jour apporte de nouveaux corps et la Marine dépèche l'aviso Averne sur place.  A présent, on sait qu'il s'agit de la Sémillante. Le 5 Mars, on retrouve le Commandant Jugan qui sera formellement identifié par ses vêtements et son pied-bot. Sur l'ilot on fait au mieux pour inhumer les malheureux. On ouvre un premier cimetière puis un second mais il n'y a pas beaucoup de terre et la roche n'est qu'à quelques dizaines de centimètres de profondeur. Néanmoins, entre le 5 et le 20 Mars, on inhumera 592 victimes dans ces quelques arpents de terre où, soustraits à la mer, ils dorment toujours de leur dernier sommeil, unis comme ils étaient à bord.

 

   Alphonse DAUDET, écrivain

   L'agonie de la Sémillante (in Lettres de mon moulin)

   Puisque le mistral de l'autre nuit nous a jetés sur la côte corse, laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pêcheurs de là-bas parlent souvent à la veillée, et sur laquelle le hasard m'a fourni des renseignements fort curieux.
Il y a deux ou trois ans de cela...   Lire la suite

 
  

   Gabriel Auguste JUGAN, Commandant de la Sémillante


  
Né le 7 septembre 1807 à ROCHEFORT (Charente-Maritime) - Décédé en mer le 15 février 1855, dans l'Archipel des LAVEZZI, Détroit de BONIFACIO. 

  Fils de Nicolas Joseph, Capitaine de vaisseau, Officier de la Légion d'Honneur.

   Élève du Collège Royal d'ANGOULÊME en juin 1823. Élève de 2ème classe en octobre 1824, en service à TOULON. De novembre 1824 à Avril 1826, sur la Pomone. Élève de 1ère classe en avril 1826, il passe sur l'Isis puis la Marne pour une campagne à TERRE-NEUVE jusqu'en janvier 1828.

Enseigne de vaisseau en 1828, on le trouve entre des services à terre à TOULON sur la Badine, le Loiret

Lieutenant de vaisseau le 6 janvier 1834; port TOULON. Sur le Bellone de mai 1834 à mai 1836, puis la Galathée de juin 1836 à juin 1838. Chevalier de la Légion d'Honneur le 30 avril 1839. Au 1er janvier 1841, sur le vaisseau de 80 canons Marengo en Méditerranée (Cdt Lubin Bellanger).

Capitaine de frégate le 8 septembre 1846. Le 21 novembre 1848, Commandant le vaisseau de 120 canons Souverain, commission de port à TOULON. En 1855, Commandant la frégate Sémillante, il disparaît avec son bâtiment pris dans une tempête. 

 

A LIRE

 

Du sang dans les voiles (Journal de bord), Jérôme Lorenzi  Editions Mediterranea, Borgo, 1998. - 78 p. 
ISBN 2-910698-19-X

NOTE DE L'ÉDITEUR : 1855, la Sémillante vient de se fracasser sur les récifs qui ceignent les Lavezzi à quelques milles de Bonifacio. Sur l'îlot de granit battu par des vents démesurés, le vaisseau se répand en une multitude infinie de pièces. Et ce sont autant de morceaux des 700 vies qui s'évaporent dans le sillon du navire : pas un des hommes n'échappera au destin que la mort leur a réservé ce 15 février. Du sang dans les voiles, c'est le journal de bord d'une lente possession, le rapport quotidien d'un labeur obsédant, le chant profond des morts qui résonne par-delà la mer en furie. C'est le récit au jour le jour d'une descente aux enfers, et l'agonie d'un navire qui vient rompre son chargement d'âmes sur un granit rongé par les eaux noires de la destinée. Mais ce livre c'est aussi l'hommage respectueux aux victimes anonymes, l'histoire d'un lieutenant de marine qui prend conscience de sa condition d'homme et la tragédie d'une ombre qui erre en quête de délivrance.