Le 18 Septembre 1842, une brève mais violente escarmouche opposait un détachement de marins français aux indigènes de l'Ile marquisienne de Tahuata. Au cours de l'affrontement, le commandant du détachement et son second,  deux officiers de Marine et 24 hommes devaient tomber sous les balles des insurgés. Voici l'histoire de cet épisode peu connu du déploiement de la France dans le Pacifique.

 Gravure originale colorisée par Sébastien Laffon de Ladebat

   Ile de Tahuata, dimanche matin 18 Septembre 1842

   Transportons nous à l’aube de ce jour sur la place du village de Vaitahu, une vaste esplanade déboisée qui surplombe la mer. Une agitation inhabituelle y règne tandis que dans le brouhaha des conversations et des ordres se forment les trois colonnes de marins de la 120e compagnie qui s’apprètent à partir vers l’intérieur de l’île pour une mission d’autorité à l’égard de la population locale. A la tête de ces colonnes, trois officiers. La première est commandée par le Capitaine de corvette Edouard Halley qui par décision de l’Amiral du Petit Thouars, exerce également le commandement de l’île où il représente l’autorité du Roi de France. La seconde est commandée par son second, le Lieutenant de Vaisseau Philippe Laffon de Ladebat et la troisième est placée sous les ordres d’un officier de l’Infanterie de Marine, le Capitaine Cugnet.

                                  

   Quelques mois après la prise de possession officielle de l’île par l’Amiral qui s’est déroulée le 1er Mai avec faste et allégresse, c’est le premier incident sérieux qui oppose la France aux Marquisiens. Comment en est-on arrivé là ? Il apparait de nos jours que l’acceptation bienveillante des populations locales s’est peu à peu transformée en rejet à mesure que les Français s’installaient sans trop tenir compte des us et coutumes locales. C’est ainsi que peu à peu se creusait le fossé entre les deux communautés jusqu’à ce que le souverain marquisien, le Roi Yotété à l’origine l’ami personnel de l’Amiral, outragé de voir rabaisser ainsi son peuple et lui-même avait décidé de se retirer de Vaitahu et de s’établir sur les hauteurs de la partie centrale de l’île. Halley ne pouvait accepter cette situation qui l’isolait en bord de mer avec ses hommes et avait à plusieurs reprises demandé à Yotété de revenir ce que ce dernier persistait à refuser et ainsi, le ton avait fini par monter. Manifestement le conflit de personnalité entre Halley et le Roi formait blocage malgré les efforts néanmoins faits de part et d’autre. En dernier ressort, la propre fille du roi avait tenté une mission de conciliation l’avant-veille mais la négociation avait une nouvelle fois achoppé sur le refus de Yotété de redescendre au village avec son peuple, les Marquisiens en la circonstance se déclarant prêts « à mourir aux côtés de leur souverain » ce à quoi Halley avait répondu :

- S’il en est ainsi alors c’est la guerre !

 

   Voilà où on en était en ce dimanche matin lourd d’une chaleur déjà moite avec d’un côté les Français bien décidés à faire entendre raison au Roi qui se laisserait, pensait-on, convaincre au vu de la troupe armée venue jusqu’à lui et de l’autre, le petit peuple indigène tout autant persuadé de son bon droit.

   La colonne Halley a prévu de s’enfoncer vers les hauteurs en suivant d’abord le fond de la vallée tandis qu’à sa gauche, la colonne de Ladebat va faire mouvement en remontant le flanc du morne et la colonne Cugnet en fera autant sur le flanc opposé. La vallée de Vaitahu est en effet encaissée entre deux mornes aux flancs abrupts et s’ouvre sur la mer en une grande plage où se jettent les eaux de la ravine. Les sentiers qui la parcourent sont souvent escarpés surtout à flanc de morne, notamment du côté où progresse à présent le jeune Lieutenant de Vaisseau. A mesure que l’on se rapproche du sommet, le sentier est devenu plus étroit et c’est en file indienne que la colonne poursuit son chemin entre un talus de forte pente couvert de végétation et un fossé naturel dans lequel on aperçoit la tête des roseaux. On atteint alors un pli de terrain dans lequel un saut-de-loup transversal force le sentier à faire un coude où s’élèvent quelques grands cocotiers dont l’un occupe l’angle externe du coude formé par le chemin.

   Au moment où Philippe Laffon en tête de ses hommes débouche brusquement à la sortie du chemin, il aperçoit immédiatement sur l’autre bord un poste indigène composé essentiellement d’un muret de pierres sèches percé de meurtrières, entourant une case bâtie sur pilotis au milieu des arbres.

   A l’instant où parait l’officier, une voix forte venue de derrière le retranchement jette un ordre :

   - Tapu !

   En langage marquisien l’expression désigne un lieu sacré où l’on ne doit pas pénétrer.

   Surpris et se sentant sans doute menacé, Philippe Laffon épaule son fusil et fait feu à deux reprises. En réponse, une salve nourrie retentit et le Capitaine touché à la tête, s’effondre. Cinq matelots sont également atteints. Gênée par l’étroitesse du sentier, la colonne effectue aussitôt un mouvement de repli tandis que quelques hommes s’embusquent dans les buissons pour fixer les Canaques. La fusillade alerte la colonne Halley qui progressait en contre-bas, laquelle se hâte alors pour monter prêter main forte. En peu de temps, Halley rejoint le lieu de l’embuscade et, parvenant au fatal tournant, il s’abrite derrière le cocotier faisant l’angle pour étudier la situation alors que de part et d’autre, les balles pleuvent. Quelques instants plus tard, voulant rallier des hommes à lui, il se découvre totalement pour en donner l’ordre. Il est aussitôt atteint en plein front et s’écroule contre le tronc du cocotier où il demeure à genoux, à deux mètres du corps de son second.

   Immédiatement, le Capitaine de Frégate Laferrière, commandant la frégate Bucéphale, qui s’était joint au dernier moment à cette expédition que l’on pensait être une simple manœuvre d’intimidation, prend la direction des opérations et avec les restes de la colonne de Ladebat, parvient à contourner puis dominer le retranchement dans lequel il se précipite. Rapidement les Marquisiens décrochent et battent en retraite par des chemins connus d’eux seuls. Il est hélas trop tard pour nos marins ; leurs deux officiers ont été tués sur le coup ainsi que plusieurs hommes. On tentera bien de poursuivre les Marquisiens mais sans jamais parvenir à portée et très vite, le contact est perdu. Il ne reste plus qu’à revenir se regrouper sur les lieux du drame d’où les survivants emportant morts et blessés reprennent le chemin de la baie la mort dans l'âme.

   Face à cette situation inattendue, les Français décideront en attendant les renforts que l’on s’est empressé d’envoyer chercher dans l’île voisine, de se retrancher sur place à Vaitahu et de provoquer les indigènes à attaquer, ce qui parait être la meilleure solution pour leur faire subir des pertes notables. C'est d’ailleurs ce qui ne manquera pas de se produire à plusieurs reprises les jours suivants. Enfin, le 23 au matin, arrive en rade La Boussole qui outre des troupes, apporte de l’artillerie et des munitions. Le 24, en fin de matinée, les Marquisiens qui depuis la veille évacuaient les hauteurs se manifesteront une dernière fois en déclenchant une fusillade nourrie puis le silence s’installera.

   Le temps de la diplomatie était revenu et finalement grâce à l’intercession d’un missionaire, la population locale par la voix de ses chefs, sollicitait le retour de la paix. Progressivement, crainte et défiance finissaient par s’estomper tandis que Français et Marquisiens tournant le dos à ce sinistre épisode fort heureusement sans lendemain allaient désormais apprendre à vivre en bonne intelligence.

 

Le petit monument érigé à Vaitahu pour commémorer le 1er Mai 1842

 

Les deux officiers français :

Edouard, Michel, HALLEY   
 
Né le 5 mai 1806 à LORIENT (Morbihan). Il était le fils de François, Officier de la Marine Nationale (1765 - 1843) et de Marie Thérèse VIGOUREUX (1774 - 1853)
 Élève-Officier de 2ème classe le 1er mai 1822 à BREST. Lieutenant de vaisseau de 2ème classe le 1er septembre 1832, port de Brest. Capitaine de corvette le 30 septembre 1840; port de BREST. Chevalier de la Légion d'Honneur. Au 1er janvier 1841, Commandant la gabare Expéditive, Station du BRÉSIL puis nommé gouverneur de Tahuata le 1er Mai 1842.

 

Philippe, Alexandre, Aimable, LAFFON de LADEBAT 
  Né le 20 septembre 1812 à Saint Ann, Jamaïque, fils de Philippe-Auguste, Colonel du Régiment du Cap, Chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'Honneur (1758 - 1840) et de Julie Adelaïde de Montagnac d'Estamzannes (1782 - 1866). Il est le neveu de l’ancien député abolitionniste André-Daniel Laffon de Ladebat

 Il intègre l’École Navale de Brest en 1828 et est nommé Enseigne de Vaisseau le 1 janvier 1833, Port de Brest.

 En 1837 il quitte Toulon dans l’escadre du contre-amiral Charles Baudin pour l’intervention française au Mexique. Sur la corvette La Créole sous le commandement du prince de Joinville, il participe à la prise du fort de Saint-Jean d’Ulloa (28/11/1838) et de Vera-Cruz (5/12/1838) contre les troupes du général Santa Anna.
 Lieutenant de vaisseau de 2ème classe le 21 août 1839; port de Brest.

 Au 1er janvier 1841, Second sur la corvette de charge Fortune, Station du Brésil.  Il embarque ensuite sur la Reine Blanche, commandant la 120ème compagnie à la tête de laquelle il sera tué le 18 Septembre à deux jours de son trentième anniversaire.

in Annales Maritimes et Coloniales, Edition de 1838

 

Voir la fiche généalogique de la famille sur Geneanet et la page concernant son père inhumé au Père Lachaise

   
          Bibliographie

 

Max Radiguet - Les derniers sauvages (Phébus 2001)

Christine Prigent - Dupetit Thouars (Riveneuve Editions 2010)

Iles Marquises ou Nouka-Hiva - Ouvrage collectif  (Arthus Bertrand Ed. 1843)

André-Daniel Laffon de Ladebat - Journal de déportation en Guyane (Edilivre Edition Classique 2009)

André-Daniel Laffon de Ladebat (1746/1829) avait un frère prénommé Auguste (1758/1840)  qui gérait les plantations familiales à Saint-Domingue. Après avoir combattu contre Toussaint Louverture (1792/1793), il dut s’exiler à La Jamaïque, puis à Baltimore et enfin à La Nouvelle Orléans. Son second fils, né à La Jamaïque, était Philippe Laffon de Ladebat tué aux Marquises.

Négligées par l'histoire officielle de la Révolution française, les déportations politiques en Guyane après le coup d'État du Directoire du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) ont frappé près de 300 personnes : la moitié sont mortes sur place en moins de deux ans. Au nombre des seize premiers « déportés de fructidor », André-Daniel Laffon de Ladebat, Président du Conseil des Anciens, a retracé quotidiennement dans son Journal son voyage et son exil forcés dans la Guyane de la fin du XVIIIe siècle, qualifiée alors de « guillotine sèche ». Considéré par plusieurs historiens comme l'un des témoignages les plus importants et les plus factuels sur les «déportations de fructidor», la présente édition annotée de ce Journal est complétée par une biographie de son auteur et par ses principaux discours politiques : « Discours sur la nécessité et les moyens de détruire l'esclavage dans les colonies », « Discours au Tiers-Etat de Bordeaux » et projet de « Déclaration des droits de l'homme ».

Remerciements particuliers à Philippe et Sébastien Laffon de Ladebat pour leur contribution à la réalisation de cette page.